IA et érosion des compétences : sanctuarisez votre zone sapiens
Le débat public sur l'IA tourne autour des emplois qui disparaissent. Pour moi, le vrai risque est ailleurs, plus silencieux : à force d'utiliser l'IA comme béquille pour écrire, raisonner et décider, nous perdons la capacité à le faire nous-mêmes. Et ce sont les plus jeunes qui trinquent en premier.
Une bombe à retardement dans les organisations
Récemment, je suis passé déposer un exemplaire de notre livre Prenez le virage de l'IA chez un client de longue date en Suisse romande, dans le monde des RH. Dix minutes de discussion avec la directrice, et elle m'a décrit une bombe à retardement que peu de gens voient venir.
Son constat : dans beaucoup d'institutions publiques et parapubliques, ce sont des seniors de 50 à 55 ans qui tiennent la baraque. Dans dix ans, ils seront partis. Et derrière, on ne forme plus vraiment les juniors, parce qu'on leur apprend à déléguer avant même de leur apprendre à faire.
Ce n'est pas qu'une impression de terrain. À partir des données de paie d'ADP, le Stanford Digital Economy Lab observe que l'emploi des 22-25 ans a reculé d'environ 6 % dans les métiers les plus exposés à l'IA entre fin 2022 et septembre 2025, et d'environ 20 % pour les jeunes développeurs. Dans les mêmes métiers, l'emploi des travailleurs plus expérimentés est resté stable, voire a progressé.
Ce que montrent les études sur l'érosion des compétences
L'expérience PNAS : brillants avec l'IA, moins bons sans
L'expérience la plus nette a été publiée dans PNAS en 2025 par une équipe menée par Hamsa Bastani (Wharton). Près de 1 000 lycéens turcs travaillent les mêmes chapitres de mathématiques pendant quatre séances, répartis en trois groupes :
- un groupe sans IA ;
- un groupe avec un assistant standard, qui donne les réponses ;
- un groupe avec le même modèle, paramétré pour donner des indices plutôt que des réponses.
Pendant les séances, le groupe à assistant standard obtient des résultats 48 % meilleurs que le groupe sans IA. Il a l'air brillant. Puis vient l'examen, sans outil pour personne. Et là, ce même groupe fait 17 % de moins que les élèves qui n'ont jamais touché à l'IA. Pas « aussi bien » : moins bien. Pendant que les autres faisaient des maths, eux regardaient des maths se faire.
Le troisième groupe, lui, progresse de 127 % pendant les séances et ne perd rien à l'examen. Même modèle, même durée. La seule différence ? Le paramétrage de l'outil.
Chez les adultes, le même signal
L'étude de Michael Gerlich (SBS Swiss Business School, Kloten-Zurich), menée sur 666 participants et publiée dans Societies début 2025, va dans le même sens : plus l'usage de l'IA est fréquent, plus les scores de pensée critique sont bas. Le mécanisme désigné est le déchargement cognitif (cognitive offloading), le fait de confier sa réflexion à la machine. Les 17-25 ans, plus dépendants de l'IA, obtiennent les scores les plus faibles.
C'est une corrélation et non une preuve. Mais elle pointe dans la même direction que l'expérience PNAS.
Levier pour le senior, béquille pour le junior
Concrètement, un senior qui maîtrise déjà son métier utilise l'IA comme levier. Un junior qui apprend encore l'utilise comme béquille. Même outil, effet contraire.
Et le pire, c'est qu'on ne s'en aperçoit pas. Demandez à quelqu'un s'il sait comment fonctionne une fermeture éclair : il dira oui sans hésiter. Demandez-lui de l'expliquer étape par étape : il bafouillera. Les chercheurs de Yale Leonid Rozenblit et Frank Keil ont baptisé ce phénomène l'illusion de profondeur explicative en 2002. L'IA l'accentue : une réponse structurée, articulée et agréable à lire déclenche exactement le signal que notre cerveau interprète comme « j'ai compris ».
Ce qu'on perd quand on délègue tout
D'abord, la pensée elle-même. Écrire, c'est réfléchir : en rédigeant, on découvre ce que l'on pense vraiment. Quand on délègue l'écriture, on délègue souvent la pensée sans s'en rendre compte. La psychologie le sait depuis 1978 avec l'effet de génération (Slamecka et Graf) : ce que l'on produit soi-même se retient bien mieux que ce que l'on se contente de lire. Si je lis un texte et que j'écris moi-même un post LinkedIn dessus, j'apprends. Si je le fais générer par l'IA, je n'apprends pas.
Une prépublication du MIT Media Lab (54 participants, juin 2025) va dans ce sens : les personnes ayant rédigé un essai avec ChatGPT peinaient ensuite à citer correctement leur propre texte.
Ensuite, l'ennui fertile. Mes meilleures idées naissent dans les temps morts : sous la douche, en marchant, en nageant. Les smartphones avaient déjà colonisé ces interstices ; l'IA, disponible à chaque instant, peut finir le travail. Personnellement, j'ai désinstallé l'IA de mon téléphone pour préserver ces moments de marche. J'ai un cerveau qui réclame une stimulation permanente, et je sais pourtant qu'il est meilleur pour lui de se reposer. J'en parle aussi dans mon article sur l'AI brain fry.
Enfin, les relations humaines. L'étude de Harvard sur le bonheur, dirigée par Robert Waldinger, se résume à une idée : la qualité de nos relations nous rend heureux et en bonne santé. Si l'on passe ses journées à dialoguer avec une IA plutôt qu'avec ses collègues, on érode ça aussi. Et n'oublions pas une différence de nature : l'IA n'a pas notre sensibilité, elle n'est pas mortelle, elle ne ressent pas les conséquences de ses choix. Sans direction claire, elle ne va nulle part. J'aime l'idée que le meilleur modèle, c'est nous.
Une nuance, pour ne pas tomber dans le réac
Attention à ne pas idolâtrer l'écriture non plus. Pendant des millénaires, l'humanité a transmis et raisonné par l'oralité. Platon lui-même se méfiait de l'écrit : dans le Phèdre, le roi Thamus reproche à cette invention de donner « l'apparence de la sagesse, et non la sagesse vraie ». Ironie de l'histoire, cette mise en garde ne nous est parvenue que parce qu'elle a été écrite.
L'écrit a fini par nous rendre plus puissants, pas plus bêtes. Chaque saut technologique déplace nos compétences. La vraie question est donc : lesquelles voulons-nous garder vives, et desquelles acceptons-nous de nous délester ?
Sanctuariser une zone sapiens : trois chantiers pour une organisation
La zone sapiens, c'est un temps dédié sans IA. On débranche la prothèse cognitive pour travailler à cerveau nu, afin de garder éveillés les muscles qui nous permettront justement de bien utiliser l'IA.
1. Penser d'abord, l'IA ensuite
Sur les tâches à enjeu, on réfléchit et on ébauche seul, puis on confronte à l'IA. À l'inverse, on garde aussi des temps pleinement dédiés à l'IA. Les deux modes, assumés. Les sciences cognitives parlent de difficultés désirables : écrire ou coder sans IA est plus dur sur le moment, mais c'est ce qui ancre la connaissance. Quand j'ai écrit mon livre à la main, c'était psychologiquement très dur ; j'allais lentement en sachant que l'IA irait plus vite. Mais je peux aujourd'hui citer tout ce que j'ai rédigé. Pour que la confrontation avec l'IA soit utile, encore faut-il qu'elle vous contredise : c'est tout l'enjeu de la sycophantie des modèles.
2. Former les juniors en mode sapiens
Le junior apprend le métier à la main d'abord : il fait l'analyse, il se trompe, il comprend. Ensuite seulement, il accélère avec l'outil. Chercher une réponse en mémoire la consolide bien plus que se la faire donner, et l'IA supprime précisément ce moment désagréable où l'on sait qu'on sait, mais où ça ne vient pas. C'est pourtant là que la compétence s'installe. L'effort d'aujourd'hui évitera à votre entreprise un trou de compétences dans dix ans.
3. Encapsuler le savoir des seniors
Avant leur départ, on documente et on transmet leur jugement, pas seulement leurs méthodes. Certaines organisations créent même des rôles dédiés, des sortes de maîtres archivistes de la connaissance. L'image que j'aime prendre est celle de la tour Eiffel : ses ascenseurs hydrauliques de 1899, dans les piliers Est et Ouest, fonctionnent toujours grâce aux techniciens du monument, qui entretiennent un savoir-faire unique et vivant. Posez-vous la question : qui forme vos apprentis avant que vos experts ne partent ?
La matrice zone sapiens : quoi garder, quoi déléguer
Avant de déléguer une tâche, deux questions suffisent :
- Faire cette tâche moi-même entretient-il une compétence de jugement que je veux garder vive (enjeu faible ou fort) ?
- Est-ce que je maîtrise déjà cette compétence (oui ou non) ?
En croisant les deux, on obtient quatre cases :
- Enjeu fort, pas encore maîtrisé : zone sapiens. À la main, sans IA. C'est ici que le muscle se construit. Priorité absolue.
- Enjeu fort, déjà maîtrisé : copilote. L'IA accélère, mais vous pensez d'abord, vous ébauchez, puis vous confrontez. Vous gardez la décision finale. Et refaites parfois à main nue : la maîtrise n'est pas un acquis, c'est un stock qui se vide.
- Enjeu faible, pas encore maîtrisé : IA avec garde-fou. Déléguez, mais apprenez assez les bases pour repérer une erreur grossière.
- Enjeu faible, déjà maîtrisé : autopilote IA. Déléguez sans remords, c'est du temps gagné.
Certaines compétences ne doivent jamais être sous-traitées entièrement : le raisonnement analytique, l'esprit critique, la pensée créative, le jugement et la décision, et l'écriture quand elle sert à structurer la pensée. Sur celles-là, l'IA reste copilote.
Pour aller plus loin, je partage une skill Zone Sapiens pour Claude : il suffit de lui dire « fais-moi bosser ». Si le principe des skills vous est étranger, mon guide des skills IA vous donnera les bases.
Ce que ça change pour la formation IA en entreprise
Selon moi, la bonne formation IA de 2026 n'est plus d'apprendre à prompter. C'est d'apprendre à utiliser l'IA pour préserver les compétences au lieu de les détruire. L'étude PNAS le montre bien : l'IA n'est pas un problème en soi, c'est l'usage non réfléchi qui l'est. Un même modèle, paramétré pour donner des indices plutôt que des réponses, transforme une béquille en tuteur.
Chez MAIjin, c'est ainsi que je conçois l'accompagnement des organisations : définir où l'IA accélère, où elle doit rester copilote, et où l'on protège une zone sapiens, en particulier pour les juniors et pour la transmission des savoirs seniors. Après plus de 4 500 professionnels formés dans plus de 150 organisations, je suis convaincu que c'est là que se joue la valeur d'une formation. Si vous vous interrogez sur le budget, j'ai détaillé le prix d'une formation IA en Suisse.
Ce qu'il faut retenir
- L'IA ne détruit pas d'abord les emplois : elle érode les compétences, silencieusement, en commençant par les juniors.
- Dans l'étude PNAS 2025, les lycéens aidés par un assistant standard font 17 % de moins à l'examen sans outil que ceux qui n'ont jamais utilisé l'IA.
- Le même modèle, paramétré pour donner des indices, améliore les exercices de 127 % sans perte à l'examen : le réglage de l'outil fait la différence.
- La zone sapiens, c'est du temps sans IA pour penser à mains nues, à côté de temps avec une IA bien paramétrée et de temps avec IA pour aller vite.
- Trois chantiers : penser d'abord, former les juniors à la main, encapsuler le savoir des seniors avant leur départ.
Questions fréquentes
À propos de l'auteur
Jean-Baptiste Berthoux est co-fondateur et Chief AI Officer de MAIjin. Depuis 2023, il a accompagné plus de 150 organisations et formé plus de 4 500 professionnels à l'IA générative en Suisse romande. En savoir plus
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